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Pétrole : 5 questions après l’échec de Doha

Avec l’échec dimanche dernier de la conférence de Doha, il faudra probablement attendre beaucoup plus longtemps que prévu pour voir les prix du pétrole repartir à la hausse. Alors que la Chine et le Brésil consomment beaucoup moins, que l’Europe est toujours au ralenti,  les pays producteurs eux sont finalement toujours incapables de s’entendre pour limiter voire diminuer leur production. 

Petit tour d’horizon des grandes questions soulevées par l’échec de Doha.

  1. Nouvelle dégringolade en vue ?

Depuis un an, chaque pays tente de compenser la baisse des cours en pompant toujours plus. D’après l’Agence Internationale de l’Énergie (IEA) les stocks de pétrole atteignent 1,5 millions de barils/jour et ce depuis plusieurs trimestres (cf. barres vertes dans le graphe ci-dessous).

Avec un pétrole autour des 40$/baril, de nombreux producteurs américains font faillite chaque jour. Près de 80% des puits seraient déjà à l’arrêt. A ce rythme là, l’IEA s’attend à voir les excédents diminuer fortement fin 2016, autour de 0,2 millions de barils/jour.

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Conséquence le déséquilibre entre l’offre et la demande ne devrait pas se résorber avant la fin de l’année. La baisse devrait donc continuer à court terme.

Vus les niveaux de stocks emmagasinés depuis des mois, seul un choc psychologique de grande ampleur pourrait pousser les traders et les banques à anticiper une remontée des prix et donc à la provoquer. C’est ce type d’annonce qui devait émerger de Doha.

     2. L’OPEP paralysée par la rivalité Arabie Saoudite – Iran ?

C’est le grand enseignement de Doha, l’Arabie Saoudite semble prête à se tirer une balle dans le pied pour ne pas voir son rival iranien s’enrichir.

Après 10 ans de sanctions économiques, l’Iran était réfractaire à toute réduction de sa production de pétrole et n’avait même pas envoyé de délégués à Doha. Dans les semaines qui ont précédé la réunion, L’Arabie Saoudite avait quant à elle semblé plus conciliante, acceptant peut être des efforts sans contrepartie de son rival. Changement de dernière minute, il n’y aura finalement pas d’effort saoudien sans contrepartie iranienne. Au moins les choses sont claires.

Les conséquences pourraient en revanche être désastreuses pour la crédibilité de l’OPEP. Auprès des autres producteurs tout d’abord. Difficile en effet de réunir à nouveau des pays hors OPEP comme la Russie. Vis à vis du reste du monde ensuite, ces rivalités rendent l’organisation moins menaçante, ses décisions moins solides et susceptibles d’être facilement remises en cause par ses membres. Au sein même de l’organisation  enfin, les pays les plus touchés (Venezuela, Nigeria, Qatar, Irak , Indonésie) se sont beaucoup activés en coulisse et doivent avoir le sentiment d’un énorme gâchis. Ils auraient probablement préféré s’éviter un tel échec et ses répercussions.

    3. Les petits pays producteurs au pied du mur ?

Ce sont probablement eux qui vont souffrir le plus de cet échec. Pour ces petits pays, le pétrole représente souvent 50%-75% des ressources budgétaires. L’Angola a déjà demandé l’aide du FMI, l’Azerbaïdjan l’envisage, le Nigeria discute avec la Banque Mondiale et le Venezuela est exsangue. Pour économiser l’électricité du pays, le président Nicolas Maduro a décrété tous les vendredis d’avril et mai fériés pour les fonctionnaires. Une mesure ubuesque qui en dit long alors que les supermarchés sont vides et certains produits alimentaires rationnés.

Autres pays touchés, la Grande-Bretagne et le Brésil, aux coûts d’extraction particulièrement élevéswo-ba065_oilcri_16u_20160419183331

La question maintenant est de savoir quelle sera l’ampleur des difficultés et leurs répercussions politiques.

    4. le pétrole bas, un problème nouveau ?

Cela faisait plusieurs décennies que les économistes ne s’étaient pas inquiétés d’un pétrole trop bas, c’est désormais le refrain habituel de toutes les institutions internationales. La Fed, le FMI, La Banque Mondiale, la BCE, l’OCDE, toutes s’en inquiètent, toutes y voient un baromètre de la croissance mondiale.

La raison est très simple, en moins de 10 ans, les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole. Désormais la santé des États-Unis et donc du monde passe par la bonne santé du secteur pétrolier americain.

Ce n’est pas un hasard si les États qui s’en tirent le mieux depuis 2008 sont les gros producteurs de gaz et de pétrole de schiste comme le Texas, Le Dakota du Nord, l’Oklahoma, ou le Nouveau Mexique.

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    5. L’Amérique touchée, l’Europe épargnée ?

Conséquence de la chute des cours, le secteur pétrolier américain a perdu des milliers d’emplois en quelques mois.

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Or pendant les années d’euphorie (2008-2013), les producteurs se sont endettés à tour de bras pour financer leur expansion. Beaucoup sont aujourd’hui en faillite et risquent d’entraîner des banques et des fonds d’investissement dans leur chute. D’après le Financial Times, les investisseurs auraient perdu près de 150 milliards de dollars dans leurs placements obligataires depuis 2014; près de 2 000 milliards en moins value d’actions.

Au 1er trimestre 2016, 3 des plus grandes banques américaines ont ajouté 500M$ de provisions pour dépréciation d’actifs sur leur portefeuille pétrolier. Les pertes potentielles s’élèvent à 1,7 Md$ pour Wells Fargo, environ 1 Md$ pour JP Morgan et 525 millions pour Bank of America.

Moins engagées dans l’euphorie du gaz de schiste, les banques européennes  sont peu exposées. En Europe, ce sont surtout les pertes subies par les majors qui devraient déteindre sur l’ensemble des sous-traitants.

Une question demeure, quels fonds, banques ou majors pétrolières sont susceptibles d’aller au tapis dans les prochains mois. Difficile à dire, une chose est sûre, en ces temps difficile ceux qui ont d’importantes réserves à disposition peuvent réaliser de belles affaires. Warren Buffet et quelques autres doivent se frotter les mains….

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Comment penser 2016 ?

Au petit jeu des prédictions économiques pour la nouvelle année, le monde se divise encore et toujours, en deux catégories : les optimistes et les pessimistes. Au delà des prédictions diverses et variées, c’est l’attitude de ceux qui les énoncent qui attire l’attention.

Attali: Cassandre joue à la roulette russe

Dans le camps de ceux qui broient du noir et nous prédisent une année 2016 ponctuée de catastrophes planétaires, la palme revient probablement à Jacques Attali. Malgré le titre de son article L’année des bonnes surprises, il dresse la liste des calamités les plus vraisemblables pour 2016. Tout y passe:

  • « Nouveaux attentats terroristes d’une ampleur défiant l’imagination »
  • Aggravation des conflits en Syrie, Irak, Libye, Yémen ou Ukraine
  • Émergence de nouveaux  en mer de Chine, en Inde et en Afrique
  • Effondrements de nouveaux États
  • « Crise financière majeure » liée  aux crédits d’entreprise
  • Brexit
  • Catastrophes naturelles
  • « Épidémie majeure, partant d’une souche nouvelle d’un virus mutant »
  • Aggravation du chômage en France.

La bonne surprise, conclut Attali, serait finalement qu’aucune n’advienne.

La liste fait froid dans le dos. La vérité c’est que la plupart de ces événements sont extrêmement probables. Leur ampleur en revanche est très difficile à prévoir. Des attentats, il y en aura probablement d’autres mais de là à affirmer qu’ils seront d’une ampleur défiant l’imagination c’est exagéré et verser dans le sensationnalisme.

10 bouleversements choc pour penser l’imprévisible (Saxo Bank)

La banque d’investissement danoise adopte elle une attitude totalement différente en proposant une liste d’événements improbables, rarissimes mais néanmoins possibles, dont l’impact serait considérable. Les « Black Swan events », décrits par  l’ancien trader et philosophe Nassim Nicholas Taleb dans son livre « Black Swan » (2007). Si elles se réalisent rarement, ces « outrageous prédictions », ont cependant le mérite de poser les bonnes questions :

  1. La remontée inattendue de l’euro face au dollar
  2. Rebond de 20% du rouble russe
  3. Retour à la réalité dans la Silicon Valley
  4. Les JO boostent le Brésil
  5. Les démocrates conservent le pouvoir aux États-Unis
  6. Les tensions au sein de l’OPEP portent le baril de pétrole à 100$
  7. L’argent métal augmente de 33%
  8. Les multinationales incapables d’emprunter
  9. El Nino fait flamber les prix alimentaires
  10. Le marché du luxe s’écroule

2016 dans la continuité de 2015, à moins que …..

Moins sensationnel, le CEPII voit 2016 dans la continuité de 2015, l’incertitude en plus (voir la tribune introductive « le temps des doutes »). Les grandes dynamiques demeurent: croissance molle en Europe, ralentissement en Chine et pays émergents plombés par la baisse des matières premières.

En réalité, le think tank ne se prête pas vraiment au jeu des prévisions, il se contente de souligner les lames de fonds qui devraient animer 2016. Une inquiétude revient cependant sans cesse, un sentiment vague et diffus, celui d’un monde fragile où les mesures prises en urgence au lendemain de la crise de 2008 produiront bientôt leurs effets pervers. Il y a trop d’anomalies économiques pour ne pas être inquiet.

« Pas moins de huit années se sont écoulées depuis l’enclenchement de la crise des subprime aux États-Unis à l’été 2007. Il a fallu plusieurs milliers de milliards pour rétablir le fonctionnement du secteur bancaire et financier (…) cela a installé le sentiment que quelque chose a changé et que les cadres habituels ne seront plus guère d’utilité. Ce qui reste très étonnant dans la configuration actuelle des économies avancées c’est qu’il y a, certes, moins de freins, mais toujours aussi peu de ressort. Force est de constater qu’il ne suffit pas que les taux de marché soient au plancher pour que l’investissement des entreprises reparte. Il manque un ingrédient majeur : la confiance ! »

En vrac, mes prévisions pour 2016

Au delà des tendances de fond: ralentissement chinois, pétrole au plu bas, dollar fort et volatilité financière exacerbée, voici mes prévisions pour 2016:

  • Parité euro-dollar au printemps
  • Wall Street perd 20% sur les premiers mois de l’année mais termine à l’équilibre
  • L’Afrique du Sud sollicite l’aide du FMI
  • Manifestations violentes au Venezuela
  • La Grèce lance le processus de restructuration de sa dette à l’automne à Paris
  • Segolène Royal postule à la présidence de l’ONU mais échoue
  • Yahoo ! est démantelé
  • Free lance la première box adaptée à la télévision connectée, en partenariat avec Netflix et Facebook

 Et vous, quelles sont vos prévisions pour 2016 ?

Pour aller plus loin:

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Les questions derrière l’augmentation du taux d’intérêt américain

Mercredi, la grande majorité des acteurs économiques auront les yeux rivés vers la Réserve Fédérale américaine. Sauf surprise et à moins qu’elle ne souhaite totalement décrédibiliser sa parole, elle devrait augmenter son principal taux d’intérêt pour la première fois depuis la crise des subprimes de 2008.

Pourquoi est-ce important ?

Des théories économiques obsolètes, une incertitude totale….

Si la décision est autant commentée, analysée, disséquée par les observateurs du monde entier, c’est qu’elle soulève de nombreuses questions qui alimentent à leur tour des débats enflammés entre économistes, financiers et politiques.

Car avec la crise des subprimes, les américains ont du inventer une politique monétaire inédite et à très grande échelle. Les modèles économiques traditionnels sont petit à petit devenus obsolètes, incapables d’expliquer certains phénomènes économiques qui sont apparus ces dernières années.

Conséquence, l’impact d’une hausse des taux sur l’économie américaine et sur les marchés financiers demeure très incertain. Les avis divergent entre experts et la marche à suivre aujourd’hui fait débat. Pire l’incertitude est totale au moment où, 7 ans après la crise des subprimes,  beaucoup pressentent l’arrivée de la prochaine crise financière.

La hausse va-t-elle provoquer (ou éviter) un krach boursier ?

C’est la première inquiétude et en même temps la principale raison pour relever les taux d’intérêt aujourd’hui.

Un inquiétude car cela marquerait la fin du boom des actions et le retour en force des obligations. Un changement de paradigme financier qui pourrait faire des victimes parmi les acteurs du monde de la finance qui devront modifier leurs stratégies. Le risque systémique n’est jamais loin et à ce petit jeu, les pays émergents, endettés et en souffrance  avec la chute des matières premières, apparaissent comme le détonateur idéal.

Une obligation également car avec un taux d’intérêt à 0%, l’argent coule à flot depuis des années et alimente forcément de mauvaises décisions d’investissement et donc des bulles financières. Depuis 2 ans les avertissements des financiers se font de plus en plus pressants. Difficile en effet d’anticiper le comportement de certains produits financiers à risque. Premiers concernés, les ETFs synthétiques qui se sont énormément développés depuis 2008.

Pourquoi l’inflation est-elle toujours nulle malgré les milliards déversés dans l’économie ?

C’est LA question que se posent tous les économistes du moment et qui les inquiète au plus haut point. Car en théorie, vu le niveau de croissance de l’économie américaine et les milliards injectés dans l’économie (taux à 0% et rachat d’actifs par la Fed), l’inflation aurait du repartir. Or elle est toujours bloquée à 0%. La baisse des cours du pétrole et la stagnation des salaires expliquent une partie du phénomène mais une partie seulement.

Vieillissement de la population VS excès d’épargne en Allemagne et en Chine

Les grandes figures du monde économique comme Larry Summers ou Ben Bernanke avancent chacun leur théorie mais aucune n’est totalement convaincante.

  1. L’ancien secrétaire d’État au Trésor américain Larry Summers parle de « secular stagnation »: un cycle de faible croissance et donc de faible inflation. Un cycle lié à une demande trop faible elle même provoquée par le vieillissement de la population dans les pays riches.
  2. Pour l’ancien patron de la Fed, Ben Bernanke, la croissance molle serait temporaire et liée au niveau d’épargne mondial. Pour faire simple, dans sa théorie du « saving glut », quand les Allemands et les Chinois arrêtent d’investir ou de consommer pour épargner, la croissance chute tout en augmentant les risques de bulles financières.

Summers et Bernanke s’affrontent par articles de presse et conférences interposés mais ils sont le symptôme du désarroi général des élites économiques. Incapables d’expliquer les conséquences de la politique monétaire mise en place dans l’urgence de 2008 et dont le retour à la normal fait peur.

La hausse des taux d’intérêt est-elle la cause ou la conséquence de l’inflation ?

Dans la théorie traditionnelle, c’est en jouant sur le taux d’intérêt que l’on influe sur la masse monétaire en circulation et donc sur l’inflation. Pour expliquer la faible inflation observée aux États-Unis malgré un taux de 0%, certains ont développé l’idée que le mécanisme fonctionne en réalité dans l’autre sens.

Le taux d’intérêt fonctionnerait comme un signe de confiance. En l’augmentant, la banque centrale prouverait que l’économie est solide, provoquant en cascade l’optimisme des financiers, des entreprises et des particuliers poussés à investir davantage, tirant au final l’inflation vers le haut.  C’est le raisonnement qui pousse certains économistes à militer pour une hausse des taux.

Quel impact aux Etats-unis ?

Si vous êtes aux États-Unis, le coût de vos crédits va forcément augmenter, après tout dépendra de l’ampleur de la hausse et de la rapidité avec laquelle la prochaine sera décidée.  Le cours des actions américaines risque en revanche de souffrir ces prochains mois.

Quel impact ailleurs dans le monde ?

Côté européen, la conséquence immédiate sera probablement une nouvelle baisse de l’euro par rapport au dollar. Renforçant par conséquence les actions des entreprises européennes exportatrices, en particulier les plus actives aux États-Unis. La politique monétaire de la BCE restant inchangée, il n’y aura aucune conséquence pour les prêts immobiliers ou les dettes souveraines de la zone euro.

Dernier point et peut être le plus inquiétant, les bourses et les monnaies des pays émergents risquent quand à elles de plonger. Brésil, Afrique du Sud, Chine et Russie en tête.

Pour aller plus loin:

 

 

 

 

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L’économie a-t-elle vraiment le droit à un Nobel ?

prix nobelPour la petite histoire, Alfred Nobel n’avait pas prévu de prix pour l’économie. Le Nobel est venu bien plus tard et le premier remonte à 1969. Ce qui explique le débat qui entoure ce Nobel bien particulier.

La seule science humaine représentée

Si la Littérature et la Paix sont deux Nobel à part, du coté des sciences, l’économie est la seule science humaine représentée et la seule science qui ne soit pas exacte. En physique, en médecine ou en chimie, le prix récompense des découvertes concrètes. En économie, les membres du jury choisissent un universitaire pour sa contribution à une meilleure compréhension d’un mécanisme économique. Une contribution plus générale donc, souvent via des modèles mathématiques complexes qui peinent souvent à décrire l’entière complexité du monde économique. C’est le lot délicat de toute science humaine. En  désignant un Nobel d’économie, on tend peut-être à l’oublier.

Les questions fondamentales toujours ouvertes

Fini les certitudes des années 90 et 2000, la crise des subprimes est passé par là. Aujourd’hui les économistes doutent sur de nombreuses questions fondamentales. Comment calculer la croissance ? Comment se forme l’inflation (peut-être la plus chaude du moment) ? Quel doit-être le rôle des banques centrales ? Sur ces questions, les lauréats du Nobel d’économie n’apportent en général pas de réponses.

Cette année c’est Angus Deaton qui a été récompensé. Ce britannique a été choisi pour « son analyse de la consommation, de la pauvreté et du bien être ». Il a notamment contribué à mieux comprendre comment les consommateurs répartissent leurs dépenses, en particulier les plus pauvres. Pour cela il s’est appuyé sur une analyse très fine et particulièrement innovante d’un grand nombre de statistiques. Ses collègues le considèrent comme le grand spécialiste du comportement des consommateurs, à travers l’histoire et les groupes sociaux.

Seule chose qui ne change pas, Angus Deaton enseigne dans une université américaine, à Princeton, comme 60% des lauréats.

Pour aller plus loin:

  • En savoir plus sur Angus Deaton, son livre majeur: http://amzn.to/1G9Jk1a
  • Qui sont les membres du jury qui désigne le Prix Nobel : http://bit.ly/1jZfBON
  • Les nationalités des derniers lauréats, une infographie du Figaro :  http://bit.ly/1jqBA0t
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La BCE sur tous les fronts

Sans moyens budgétaires et coincés par les élections législatives européennes, les dirigeants s’impatientent de voir la croissance repartir. Ils devront probablement attendre fin 2014 pour respirer un peu. D’ici là, leur seul espoir viendra d’un coup de pouce de Francfort. La BCE est attendue au tournant sur plusieurs dossiers brûlants. Elle peut agir mais n’attendez pas de miracle. État des lieux.

Le risque de la déflation.

Le mois dernier, Mario et les gouverneurs avaient préféré attendre. Hausse ou baisse du taux directeur (aujourd’hui à 0,5%), baisse ou maintien du taux de rémunération des dépôts (aujourd’hui à 0%), mega prêts à taux réduit pour les banques (LTRO), sur tous ces dossiers, les désaccords au sein du conseil des gouverneurs n’ont pas été tranchés. On discute des modalités, du timing, on hésite, bref on attend les chiffres.

Justement, plusieurs statistiques intéressantes sont tombées ce mois-ci. L’inflation en Zone Euro tout d’abord. Avec une hausse des prix limitée à 0,7% sur les 12 derniers mois contre 1,1% en septembre, la BCE est bien en dessous de son objectif de 2%. A force de vouloir maîtriser l’inflation et de limiter le soutien à l’économie, la zone euro est sur le point d’entrer dans une spirale déflationniste. Pas la meilleure stratégie pour réduire son endettement. Mais derrière ce chiffre se cachent des situations très différentes selon les pays. Les données du mois d’octobre ne sont pas encore disponibles par pays mais  il y a fort à parier que la Grèce (-1,0% en septembre), l’Irlande (0,0%), le Portugal (+0,3%), l’Espagne (+0,5%) sont entrés en territoire déflationniste. Même en Allemagne, l’augmentation des prix ne dépassait pas 1,6% en septembre. Bref, les prix baissent dans les pays en difficulté et stagnent ailleurs, jusque là rien de surprenant.

Quand les prix montent les médias crient à la perte de pouvoir d’achat alors pourquoi devrait-on s’inquiéter quand ils baissent ?

Tout est une question de mesure. Si les prix baissent légèrement, les conséquences ne sont pas catastrophiques. A court terme, les pays d’Europe du Sud restaurent un peu leur compétitivité et relancent leurs exportations et la consommation. Jusque là tout va bien. La question est de savoir combien de temps cette baisse va durer. Si la spirale déflationniste dure plusieurs années comme ce fut le cas au japon à partir des années 1990 et l’éclatement de la bulle immobilière, il faudra s’armer de patience avant de voir la croissance et l’emploi repartir. Le plus inquiétant c’est que sans inflation, entreprises et Etats auront encore plus de mal à se désendetter.

Malgré ces chiffres inquiétants, la BCE doit-elle agir sur ses taux ? Pas sûr car d’après une étude menée par deux économistes de la London School of Economics et citée par Jean Marc Vittori dans les Echos d’aujourd’hui, si les hausses de taux enrayent l’inflation, leur baisse ne permet en général pas de la relancer. Les taux sont déjà très bas, l’effet d’une baisse supplémentaire sur les prix et l’activité semble limitée. De plus, des prix qui baissent traduisent surtout des niveaux de consommation très faibles. Pour créer des emplois dans ces conditions, les économies européennes seraient entièrement dépendantes de la compétitivité de leurs exportations. La majorité s’effectuant au sein de l’UE, il faudrait d’abord penser à rétablir la compétitivité des pays du sud de l’Europe par rapport à ceux du Nord. L’instauration d’un smic en Allemagne serait un premier pas plus convaincant qu’une baisse supplémentaire des taux d’intérêt. Une action indépendante des gouverneurs de la BCE. Pour relancer l’activité, ils peuvent en revanche stimuler l’activité et l’assainissement du secteur bancaire

Les crédits touchent le fond

Début octobre, l’Institut International de la Finance en partenariat avec le cabinet de conseil Bain publiait un rapport sur les prêts accordés aux petites et moyennes entreprises. Le volume de prêts aurait chuté de 82% en Irlande, 66% en Espagne, 45% au Portugal, 37% en France et 21% en Italie depuis le début de la crise. Une situation préoccupante d’autant que les taux d’intérêts demandés dans ces pays sont de 4 à 6 points plus élevés qu’en Allemagne. Un frein considérable pour l’investissement et l’emploi dans les PME.

Pour mieux comprendre ce qui pousse les banques à accorder ou refuser des crédits, la BCE sonde les banquiers chaque trimestre via le Bank Lending Survey. Mardi dernier la publication du rapport pour le 3ème trimestre semblait confirmer l’amélioration observée depuis fin 2012. Bien sûr la situation pouvait difficilement empirer. Le nombre de banques qui déclare restreindre les conditions de crédit ne représente plus que 5% des établissements. Les deux principaux facteurs incitatifs, et c’est là l’information la plus intéressante, étant l’état de leur liquidité (vive les LTROs) et l’accès au marché interbancaire. Les perspectives économiques et le coût d’éventuelles recapitalisations constituent pour leur part les principaux freins au crédit. Voilà des informations qui devraient inciter Mario Draghi à demander aux gouverneurs d’accepter son nouveau round de prêts longue durée (LTRO conditionnées cette fois). Une mesure d’autant plus nécessaire que les prochains stress tests risquent d’exposer de nouvelles failles dans la structure capitalistiques des banques et diminuer l’ardeur des banquiers à accorder de nouveaux crédits.

L’épreuve des stress-tests : trouver le bon dosage

La BCE est soumise à deux injonctions contradictoire qui nécessite beaucoup de doigté : montrer que les stress-tests qu’elle supervise sont crédibles afin de découvrir les failles du système sans  pour autant dévoiler de fragilités trop inquiétantes pour les investisseurs et les marchés. Certaines banques devront être épinglées et sacrifiées, mais pas trop. Certes on peut faire dire ce que l’on veut à des tests dont on maîtrise les critères mais cela doit être crédible et intelligent.

L’objectif est de contraindre les banques en difficultés à nettoyer une bonne fois pour toute leur bilan. C’est à dire à abandonner les prêts qu’elles ne pourront jamais récupérer et assumer leurs pertes (« non-performing loans » ou NPLs). Plusieurs études récentes s’inquiètent du nombre de NPLs qui peuplent encore le bilan des banques et limitent la reprise. Le sujet est crucial en Irlande, au Portugal et en Espagne.

Banques en difficultés : où trouver l’argent pour combler les trous

Une fois les stress-tests effectués, le plus délicat sera probablement de contraindre les banques en difficultés à se recapitaliser. Une procédure souvent douloureuse pour les actionnaires qui doivent accepter un rabais sur leur participation. Pour cela, plusieurs options sont sur la table. Là encore, la BCE devra manœuvrer entre les dissensions européennes pour s’imposer. D’après The Economist, plusieurs pays dont la France et l’Allemagne refuseraient d’autoriser le fonds de secours européens de participer lui-même à ces augmentations de capital. Contrairement à la BCE et au Royaume-Uni, elles préfèreraient imposer un bail-in aux détenteurs d’obligations. Cela reviendrait à transformer les créanciers en actionnaires, une autre façon de leur faire accepter des pertes sur leurs prêts. Une mesure qui transformerait radicalement le statut des obligations sur les marchés financiers. En conséquence, les taux d’intérêts demandés sur ces obligations serait probablement revus à la hausse. Les banques paieraient alors davantage pour se financer. Pas forcément l’effet désiré.

La BCE arbitre désigné de l’Union bancaire

Les stress-tests nous amènent tout naturellement à la dernière difficulté de Mario Draghi, le dossier de l’Union Bancaire. Un dossier que tous les dirigeants européens et les économistes qualifient d’indispensable pour restaurer la confiance et relancer la croissance. Le problème c’est que les états-membres s’écharpent sur les modalités d’application d’un tel dispositif. Si tous sont d’accord pour confier à la BCE le rôle d’analyser et de surveiller l’état de santé des banques européennes, Berlin hésite à donner à Francfort les pouvoirs juridiques de contraindre les banques en difficultés. Les politiques allemands craignent de voir les bureaucrates de la BCE fourrer leur nez dans les comptes des caisses d’épargne gérées par les régions. (voir article précédent). Londres demande la double majorité pour voter de nouvelles régulations. En plus d’une majorité au sein des 27, elle demande que les décisions s’appliquant aux pays situés en dehors de la zone euro ne puissent pas être imposées par des pays de la zone euro. En clair, pour contraindre la City, il faudrait une majorité des 27 plus une majorité des 11 pays hors zone euro (Suède, Danemark, Croatie, Royaume-Uni, Pologne, République Tchèque, Hongrie, Lettonie, Bulgarie, Roumanie). Un véritable casse-tête institutionnel qui sent bon l’immobilisme.

L’institution de Francfort refuse de prendre position sur les négociations  qui divisent les États membres. Elle se pose en exécutant docile tout en rappelant qu’il serait impensable de lui confier des missions qui entreraient en contradiction avec son rôle premier à savoir la maîtrise des prix.  Son inquiétude ? Voir ses activités de superviseur du système bancaire lui donner accès à des informations qui influenceraient sa politique monétaire. Un conflit d’intérêt et une perte d’indépendance dont les gouverneurs de la BCE se méfient particulièrement.

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Journées de Bruxelles : « Le libéralisme a-t-il tué l’Europe »

La première conférence de vendredi réunissait Thomas Piketty (économiste spécialiste des questions fiscales), Paul Magnette (bourgmestre de Bruxelles) et Joaquin Almunia (Commissaire Européen à la concurrence) autour de la question « le libéralisme a-t-il tué l’Europe ? »

Sans changements des institutions pas de politique économique commune
Premier constat, aucun des intervenants ne s’attarde sur le thème initial. Tous préfèrent discuter des changements institutionnels nécessaires pour  une politique économique commune en Europe. La priorité ? Un parlement fort et une commission plus ouverte au débat pour Paul Magnette. Le maire de Bruxelles insiste sur la légitimité et la responsabilité (accountability) de la Commission Européenne et en particulier de son commissaire aux affaires économiques Oli Rehn, « Aujourd’hui nous ne savons pas vraiment qui est responsable (« accountable ») de la politiques économique de l’UE et devant qui ? ». L’Europe est impopulaire, dit-il, parce qu’elle n’apparaît pas comme un lieu d’échange et de débat. Elle impose sa pensée unique et l’orthodoxie économique de Mr Rehn en est le symbole. La Commission pense seule, hors de tout contrôle citoyen.

Quand il est sollicité, Thomas Piketty est inaudible, il marmonne dans sa barbe puis relève son micro et un point intéressant : le conseil des chefs d’états, officiellement baptisé Conseil de l’Europe, ne peut pas débattre et prendre des décisions constructives sur les sujets les plus importants. Tout d’abord, les questions les plus cruciales comme par exemple l’impôt commun sur les entreprises, se décident à l’unanimité. Ensuite, la structure même du conseil ne permet pas d’avancer. La réunion des chefs d’état ne permet pas d’aller au fond des choses. A eux seuls, ils ne représentent pas les différentes opinions de leur pays. Impossible donc, de prendre des décisions trop engageantes au nom de leur pays. Thomas Piketty suggère que des représentants des parlements nationaux participent au processus de décision. Une solution qui permettrait d’approfondir les domaines de coopérations et d’instaurer un organe de pilotage efficace et représentatif de chaque état membre.

Pour en finir avec l’ultra-libéralisme, il faut en finir avec la règle de l’unanimité ?
Et le libéralisme dans tout ça ? Depuis le début, le sujet est évité. Thomas Piketty marmonne bien qu’il est en faveur de l’enrichissement par les échanges ensuite plus rien. Les questions de l’audience vont rappeler les intervenants à l’ordre. Caché parmi l’audience, Pascal Lamy est repéré, on lui demande d’intervenir et d’expliquer ce qu’est le libéralisme. Il précise qu’en fonction des langues et des culture, le mot possède un sens bien différent. Pour les Français, le libéralisme est un pêché car il est synonyme de dérégulation. Pour les anglo-saxons, « liberalism » signifie seulement développement des échanges et il n’est pas automatiquement associé à la « deregulation ». L’enjeu pour l’Europe conclut-il est d’ouvrir les frontières pour créer un espace de libre échange ou les mêmes règles s’appliquent à tous. Elles ne doivent en aucun cas disparaître  mais s’harmoniser pour permettre une compétition plus juste.
Pour  cela, ajoute Paul Magnette, il faut en finir avec la règle de l’unanimité : « En réalité, au moment ou le Royaume-Uni a renégocié ses conditions d’adhésion dans les années 1990 puis lors du traité de Maastricht, Margareth Thatcher a fait en sorte que les domaines qui l’intéressaient, à savoir l’abaissement des tarifs douaniers, étaient décidés à la majorité pour que les choses avancent. Pour les autres domaines, où elle était plus hostile à toute réglementation européenne, comme la fiscalité ou le droit du travail, elle a imposé l’unanimité. La conséquence c’est que l’Europe n’a plus avancé dans ces domaines-là. Or pour que le marché unique fonctionne et soit juste, il faut un certain nombre de règles communes. Comment imaginer un marché unique juste avec 27 taux d’imposition différents sur les entreprises ? Il faut en finir avec cette asymétrie institutionnelle entre  questions économiques et sociales»

Des réformes qui permettraient donc de réguler après avoir beaucoup dérégulé. Une idée intéressante qui rencontrera sûrement beaucoup d’adversaires à travers l’UE.

Le mot de la fin est pour Jean Gabin. Dans le film le Président d’Henri Verneuil, il est Emile Beaufort, Président du Conseil et s’exprime ici devant l’Assemblée Nationale. Une leçon d’Europe et de démocratie.

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Journées de Bruxelles : Un agenda pour l’Europe

journees de bruxellesJ’étais à Bruxelles ce week-end pour assister aux conférences organisées par le Nouvel Observateur. Réformes institutionnelles, crise économique, culture, défense, commerce, politique migratoire, de nombreux aspects de la politique européenne étaient abordés par les intervenants. Le Nouvel Observateur avait d‘ailleurs réussi à faire venir des personnalités de marque comme Mario Monti, Christophe de Margerie, Thomas Piketty, Michel Barnier, Pascal Lamy, Yves Leterme, Zapatero ou Jacques Delors pour ne citer que les têtes d’affiche.

Avant de rentrer dans le détail des conférences, voici les grandes idées et l’impression générale qui s’en dégagent. A plusieurs mois des élections européennes ces conférences étaient surtout l’occasion de prendre le pouls des grands débats qui agitent les élites européennes :

  1. Sans des réformes institutionnelles profondes, le projet européen est condamné. Les législatives qui se profilent donnent des sueurs froides à nos dirigeants. Technocrate, élitiste et déconnectée, L’Europe est impopulaire et doit être repensée. Le pouvoir des citoyens doit être renforcé: rôle croissant du parlement européen, légitimité nouvelle de la commission (président élu par le parlement / par le peuple ?),  meilleure efficacité du Conseil de l’Europe en instaurant la règle de l’unanimité sur les questions fiscales et sociales sont les grands axes de réflexion.
  1. De grandes divergences entre les États membres mettent en péril ces réformes : populismes, rivalité Europe Nord/Sud, scepticisme anglo-saxon, prudence allemande et hypocrisie française.
  1. Le marché unique doit aller plus loin pour organiser la concurrence juste. La compétitivité doit être au service de l’UE et éviter les déséquilibres internes : ouverture réglementé des services, harmonisation de la fiscalité et du droit du travail sont les domaines les plus sensibles.
  1. Les problèmes bancaires sont loin d’être résolus : l’union bancaire est incomplète, et la réglementation financière doit  suivre les évolutions modernes de la finance.
  1. Le poids de la dette publique doit être réduit.
  1. Pour protéger son modèle sociale, l’Europe doit être compétitive sur les marchés émergents. Pour cela, les partenariats industriels de grande envergure type EADS / Airbus doivent se généraliser à de nombreux domaines industriels.
  1.  Pour prendre en charge une population vieillissante, l’Europe doit accepter d’intégrer les populations immigrantes. Une politique migratoire ambitieuse qui ne fait pas l’unanimité.

Au cours des débats, tous les intervenants ont montré implicitement ou explicitement leur adhésion à ces idées. L’ordre et les modalités d’y parvenir divergent, en revanche, en fonction des personnalités et des partis politiques qu’ils représentent. Des idées qui ressemblent donc à un éventuel agenda européen pour la prochaine décennie. Une feuille de route dont l’ambition pourrait être la constitution d’un véritable budget européen, d’un système d’eurobonds et d’une Banque Centrale Européenne aux pouvoirs étendus. Dotés de nouveaux outils, l’UE serait enfin capable de définir des politiques communes ambitieuses dans l’éducation, l’innovation et la défense.

Seul problème, un tel agenda ne fait pas l’unanimité en Europe. Aucun représentant ou personnalité allemande n’a été invité. Plus généralement, les pays d’Europe du Nord ne comptaient, je crois, aucun représentant. Ces journées de Bruxelles furent donc l’occasion de découvrir des idées et des analyses intéressantes, sans contradicteur de marque, le débat a en revanche manqué d’intensité.  Un bon reflet des idées de nos dirigeants mais une réponse incomplète aux débats politiques qui agitent chaque état membre à l’approche des élections européennes.

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