Crise de la dette

L’austérité entre théorie économique et morale politique

Depuis que le FMI et son économiste en chef Olivier Blanchard ont dénoncé les excès de l’austérité généralisée en Europe, le débat économique autour du sujet n’est plus tabou. La réalité rattrape les tenants de l’austérité budgétaire et pour cause, depuis plusieurs mois les économistes s’interrogent : Les efforts doivent-ils porter sur une hausse de la fiscalité ou sur des coupes budgétaires ? Jusqu’où peut-on aller sans casser durablement la croissance ? Avec quel timing adopter les mesures de redressement pour concilier objectifs à long terme et objectifs à court terme ? Si le FMI a conseillé aux pays européens de ralentir le rythme des réformes (cf. article précédent), il faudra sans doute davantage de garanties pour que l’Allemagne accepte d’infléchir la trajectoire imposée par la Commission Européenne et la Troïka.

Depuis le début de la crise des dettes souveraines, les instances européennes ont adopté et imposé l’austérité budgétaire aux pays en difficulté.
La situation économique d’un pays à l’autre est bien évidemment très différente et demande des réponses adaptées à chacun, mais le cocktail utilisé est peu ou prou similaire : réduction drastique des dépenses publiques et sociales (retraite, chômage, salaire des fonctionnaires), amélioration de la collecte des impôts (surtout en Grèce), privatisations et déréglementation, assouplissement du marché du travail.

La théorie économique à l’œuvre. La justification économique qui fait office de feuille de route part du principe que réduire les déficits permet de retrouver la croissance à long terme. Les intérêts de la dette sont devenus si élevés qu’ils grèvent les budgets des gouvernements. Ils constituent pour beaucoup d’économies occidentales le premier poste de dépense. Réduire la dette et ses intérêts permettra de retrouver la marge de manœuvre nécessaire pour investir dans la formation et la recherche. Pour être capable de se désendetter, il est nécessaire d’équilibrer les budgets annuels des états : optimiser les dépenses publiques et augmenter (un peu) les impôts. Le problème, c’est que certains pays dépendent des marchés pour financer leur déficit. Pour ceux-là, la discipline budgétaire est doublement justifiée. Elle est impérative et doit être plus rapide car les marchés spéculent sur la solvabilité des états qu’ils financent. L’annonce de plans d’austérité ambitieux permet d’envoyer un signal clair : la solvabilité du pays est assurée car les dépenses publiques diminuent. Les taux de dettes souveraines doivent baisser et cette baisse se répercutera sur l’ensemble de l’économie. Cela permettra de maintenir les investissements productifs des secteurs en relative bonne santé et sortir ainsi de l’ornière. Ces deux mécanismes sont les effets dits « expansionnistes » de l’austérité. Après avoir étudié 30 ans de réduction de la dette au sien de l’OCDE, Alberto Alesina de Harvard et Francesco Giavazzi de la Bocconi de Milan estiment (ici) que la diminution des comptes publics peut avoir un effet positif sur la croissance à long terme. Pour eux, la réduction des dépenses engendre moins de récession qu’une hausse de la fiscalité. S’ils s’attendent à une contraction du PIB pendant les premières années de rigueur (à cause du fameux effet multiplicateur), les effets positifs des efforts consentis combinés à une meilleure compétitivité (baisse des coûts du travail et déréglementation) devraient permettre de retrouver le chemin de la croissance assez rapidement. Le problème c’est que cette approche a complètement sous estimé les effets récessifs de l’austérité lorsqu’elle est exercée simultanément par les pays d’une même zone économique. C’est ce que le FMI a rappelé la semaine dernière. Elle ignore également la conséquence de l’austérité sur les investissements. En effet, à la contraction économique, s’ajoute la pénurie de capitaux car les investisseurs désertent les marchés les moins attractifs.

Le débat économique prend forme. A part quelques économistes comme Krugman ou DeLong, les effets récessifs de l’austérité ont été pendant longtemps sous estimés. Cela fait plusieurs mois que le débat a refait surface, en particulier sur Vox, la plateforme où sont publiés les travaux de recherche des grandes figures de l’économie actuelle. Lancé le 2 avril dernier par le professeur de macroéconomie à l’université de Cambridge Giancarlo Corsetti, le débat « Has austerity gone too far ? » a mobilisé les professeurs des universités les plus prestigieuses. Ils y expliquent les mécanismes pervers de politiques d’austérité pourtant nécessaires et s’interrogent sur l’ampleur et le visage qu’elles pourraient prendre. Tous pressentent que l’intransigeance de la Commission Européenne et de la Troïka est intenable : économiquement contre-productive et entraînant les populations vers les partis extrêmes, ou trop brutale et rendant difficiles des reformes structurelles plus urgentes et plus importantes.

Pourquoi la prise de conscience a-t-elle été si lente ?
La raison principale tient à l’intervention des idéologies libérales dans le débat économiques des années 2000. D’après Antonio Fatas, (article ici), elles ont fortement contribué à sous estimer les effets récessifs de l’austérité. En particulier l’effet multiplicateur. D’après lui, l’ensemble du débat sur les effets récessifs des coupes budgétaire par rapport à une hausse de la fiscalité a commencé il y a près de 11 ans. Le niveau du multiplicateur budgétaire se situait alors entre 1 et 1,5. On estimait qu’une hausse des dépenses publiques de 1% du PIB amenait une croissance du PIB de 1% à 1,5%. Et inversement à la baisse. Malgré les critiques ici et là, l’ensemble des économistes semblaient arriver peu ou prou aux même conclusions. Tout change à partir de 2008, lorsque les effets du stimulus décidé par l’administration Obama tardent à se faire sentir. Le débat économique s’est alors fortement politisé, influencé par l’émergence du Tea Party. Petit à petit et au vu des mauvais chiffres de la croissance, les économistes ont commencé à revoir à la baisse l’amplitude du multiplicateur budgétaire. Ils disent avoir dès lors utilisés une valeur proche de 0,5. A force de revoir leurs estimations de croissance, les économistes du FMI ont fini par se demander si les effets récessifs de la consolidation budgétaire n’avaient finalement pas été sous-estimés. On peut supposer que les effets négatifs en période de consolidation budgétaire sont plus importants que les effets positifs provoqués par un stimulus. De plus, la situation actuelle montre que l’amplitude de la récession a clairement été sous estimée. Les effets récessifs s’amplifient lorsque l’austérité est collective. Le FMI suggère aujourd’hui que le multiplicateur se situerait entre 0,9 et 1,7. Cela revient à dire qu’en l’état actuel, la stratégie européenne va droit dans le mur.

L’Europe du Sud demande du temps pour alléger les efforts budgétaires et se concentrer sur les réformes structurelles. Après le Portugal et l’Espagne, c’est la Grèce qui réclame un délai supplémentaire pour remplir ses objectifs de déficit. Soutenue implicitement par Jonathan Portes dans son article « Is austerity self-defeating ? Of course it is », cette approche soutient que les politiques d’austérité ne seront jamais satisfaisantes et les effets négatifs évidents. Les efforts sont nécessaires mais leur timing est important. Pour Jonathan Portes, fixer des objectifs arbitraires de réduction de déficit à court terme est contre-productif pour les pays qui possèdent une assise fiscale solide  mais manquent surtout de croissance (Espagne, France, Italie). Seules des réformes structurelles profondes (marché du travail et formation en particulier) permettraient de réduire le déficit sur le long-terme. En Grèce, les problèmes sont multiples mais l’idée est la même. Les réformes les plus importantes seraient moins douloureuses, et acceptées plus facilement si la pression budgétaire demeurait acceptable. Poser la question de l’austérité revient à se demander quelles réformes structurelles sont nécessaires en Europe et comment coordonner les efforts. Cette approche réclame implicitement des avancées vers une Europe plus politique et davantage de coordination budgétaire qui sont seules capable d’apporter les garanties suffisantes aux réticences allemandes. Sur le court terme, les pays sous pressions engagés dans les processus de réformes et qui ne peuvent plus jouer de l’intervention monétaire doivent être soutenus. On comprend dès lors pourquoi Mariano Rajoy joue la montre. Il semble attendre l’assouplissement des conditions liées à une intervention de la BCE.

Doit-on s’attendre à un changement de stratégie de la part de la Commission Européenne, de la Troïka ou de la BCE ? Non bien évidemment. Et cela tant que l’idéologie morale et politique allemande (cf. Moral Hazard ou aléa moral), toujours puissante au sein des instances européennes, n’obtiendra pas de garanties suffisantes. Certes cela n’a rien de nouveau mais une dose d’optimisme est permise alors que le premier tabou de l’austérité généralisée vient d’être pulvérisé par Olivier Blanchard et le FMI. Il n’y aura pas de changement de stratégie, ni lors du sommet européen qui se tenait à Bruxelles les 18-19 octobre 2012, ni avant les élections allemandes. Le processus sera long mais il passe par des changements politiques eux-mêmes façonnés par l’opinion publique des Etats membres de l’Union.

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